Récemment nous avons participé à un séminaire de quelques jours à the camp, au cœur de la garrigue aixoise. Un lieu hors du commun, à la croisée de la nature et de l'innovation. Un lieu qui nous a fortement marqué, par l’impact qu’il a eu sur la qualité et la fluidité des collaborations pendant ce séminaire.
En rentrant, une question s'est imposée : et si l'une des variables les plus sous-estimées de la collaboration en équipe était tout simplement… l'endroit où elle se déroule ?
Sur nos projets, nous travaillons beaucoup à distance. Pour les ateliers avec nos clients, nous passons un temps important à préparer l’animation, proposer des techniques et des exercices favorisant la créativité et la cocréation (nous adaptons la facilitation si l’atelier est à distance ou en présentiel). Pour les ateliers en présentiel, nous insistons souvent sur la nécessité de choisir un lieu inspirant, ouvert, hors du cadre habituel. Mais cette recommandation se concrétise rarement (pour de bonnes raisons), et nous le regrettons.
Cet article vous explique pourquoi un lieu impacte la collaboration d’une équipe : leur façon de penser, de se parler, de se faire confiance…
En 2010, Frédéric Chevalier, entrepreneur et fondateur du groupe HighCo, imagine le projet thecamp ; un “tiers-lieu” pluridisciplinaire dédié à l'innovation, mêlant nature et technologies. Sa vision : développer un espace destiné à favoriser l'intelligence collective, la créativité et l'expérimentation autour des transitions numérique, environnementale et sociale.
Selon ses propres mots, il voulait "réunir tous les acteurs publics, privés, experts, entrepreneurs, étudiants pour être un lieu de réflexion, d'échange sur la manière de construire ce monde meilleur" - "un vrai projet humaniste".
Pour répondre à cette ambition, l'architecte Corinne Vezzoni a proposé une architecture "permissive", permettant de “libérer des individualités porteuses de projets pour leur permettre de créer dans des conditions optimales”. Installé sur 7 hectares sur le plateau de l'Arbois, le campus a été pensé pour modifier le moins possible le site naturel existant, en préservant les arbres et en construisant en symbiose avec l'environnement.
Ce qui nous a frappé en y passant un peu de temps : dès que vous posez le pied à the camp, quelque chose se passe ; les conversations changent de registre, les hiérarchies s'assouplissent, on lève les yeux de son écran. Le lieu joue un rôle dans le travail de facilitation, avant même que la session à proprement parlé ne commence.
Ce ressenti n'est pas que subjectif. Il est étudié, mesuré.
Une étude publiée dans la revue scientifique PLOS ONE par les chercheurs Ruth Ann Atchley, David Strayer et Paul Atchley (universités du Kansas et de l'Utah) a montré que quatre jours d'immersion dans la nature, combinés à une déconnexion des écrans, augmentaient les performances en résolution créative de problèmes de 50 % . Source
Selon le rapport "Human Spaces", les personnes ayant travaillé au contact d'éléments naturels ont vu leur productivité augmenter de 6 %, mais également leur bien-être et leur créativité de 15 %. Source
Il y a un mécanisme sous-jacent à tout cela. Le concept de "biophilie", qui désigne l'existence d'un lien instinctif entre l'homme et la nature, ayant des effets très positifs sur notre santé mentale et physique. Ce principe est reconnu aujourd'hui comme un facteur clé dans la conception des espaces de travail. La biophilie a fait ses preuves : elle permet au cerveau de récupérer cognitivement, de réduire le stress psychologique, et d’activer des réponses positives profondément ancrées dans notre évolution. Et c'est précisément ce dont a besoin la collaboration : des gens qui ne pensent pas en mode automatique.
Un lieu ne se résume pas à ses murs. Il parle à nos cerveaux de manière bien plus profonde. Voici quelques enseignements que l'expérience et la recherche mettent en lumière.
La rupture avec le quotidien est peut-être le mécanisme le plus puissant. Changer de lieu, c'est signaler au cerveau que les règles du jeu changent. Les inhibitions liées à la hiérarchie s'allègent, les rôles habituels se desserrent. La recherche en neurosciences montre qu'un environnement de travail "ouvert" encourage la créativité et les idées nouvelles ; tout comme un état émotionnel positif (la joie, le bien-être), améliore la performance créative, alors que le stress la diminue. Un espace qui autorise visuellement le mouvement, la flânerie, les détours, qui mélange les fonctions et qui permet un certain désordre créatif envoie des signaux encourageants : tu peux bouger, tu peux te tromper, tu peux parler à n'importe qui, tu peux essayer, tu peux t'arrêter.
La modularité des espaces est ensuite fondamentale. Un lieu de collaboration n'est pas un lieu uniforme. Il doit permettre l'alternance entre les temps collectifs et les temps individuels, entre l'intensité d'une session plénière et la décompression d'une terrasse en plein air. La recherche organisationnelle montre que la performance créative d'un groupe dépend de sa structure, de la cohésion et de la convivialité entre ses membres, mais aussi de la qualité des interactions — qui sont elles-mêmes conditionnées par l'aménagement des espaces. Par ailleurs, la rupture des marqueurs de hiérarchie grâce à un espace “horizontale” redistribue symboliquement la légitimité à s'exprimer.
Enfin, le confort sensoriel est important car la créativité nécessite un état de relative détente : la lumière, les matières, les sons ne sont pas des détails esthétiques. Ils régulent le niveau de stress, le rythme de travail, la disponibilité émotionnelle. Un plafond bas avec une lumière froide met les gens en alerte. Une grande baie vitrée sur un paysage et une lumière naturelle les apaise et les ouvre.
Plusieurs exemples dans l'histoire récente illustrent à quel point le lieu peut être un levier de transformation.
Le Campus Google (Mountain View) a été l'un des premiers à démontrer qu'un espace de travail paysagé, ouvert, pensé pour les rencontres informelles, génère plus d'innovations que des espaces cloisonnés. Les célèbres "collisions" entre ingénieurs de différentes équipes, autour d'un espace de restauration ou d'une pelouse, sont devenues un modèle de design organisationnel.
Pixar a repensé son siège à Emeryville pour forcer les rencontres interdisciplinaires : les toilettes, la cafétéria, les boîtes aux lettres ont été centralisées pour que les animateurs, ingénieurs et scénaristes se croisent physiquement. Steve Jobs, qui supervisait le projet, voulait que le bâtiment lui-même orchestre la fertilisation croisée des idées.
La Station F à Paris est le plus grand campus de startups au monde conçu par l'architecte Jean-Michel Wilmotte dans l'ancienne halle Freyssinet. C’est à la fois un espace de travail, un incubateur, un lieu de vie et un écosystème complet : on y trouve plus de 1 000 startups, des investisseurs, des grandes entreprises, des programmes d’accompagnement et des centaines d’événements chaque année. Ce type de lieu fonctionne parce qu’il ne se contente pas d’offrir des espaces de travail : il organise les conditions de rencontre, d’échange et d’émulation, qui sont au cœur de l’innovation.
Cette tendance à l’hybridation ne concerne plus seulement les grandes entreprises ou les campus d'exception. Il transforme en profondeur la géographie du travail ordinaire.
Le concept de tiers-lieu, popularisé par le sociologue américain Ray Oldenburg dans les années 1980, repose sur l'idée de recréer des lieux de sociabilité et d'innovation, en dehors des cadres classiques.
Aujourd'hui, cette idée se décline dans des formes de plus en plus variées et inventives. Les frontières s’estompent entre bureaux, hôtels, cafés et lieux culturels pour offrir des espaces qui favorisent productivité, socialisation et bien-être ; une approche plus équilibrée entre vie professionnelle et personnelle.
Certains lieux poussent l'hybridation encore plus loin. Des espaces intergénérationnels mêlent coworking et résidences sénior, créant des dynamiques d'entraide et de transmission inattendues. Des fermes reconverties accueillent des séminaires d'entreprises dans des espaces où la nature est omniprésente. Des bibliothèques se transforment en Fablabs. Des abbayes en lieux de retraite pour équipes.
Ces tiers-lieux favorisent l'intelligence collective, l'innovation sociale, la transversalité, et l’engagement des collaborateurs ; autant de qualités que les organisations peinent à faire émerger au sein même de leurs bureaux et espaces de travail habituels.
Chez Welcome Max, nous sommes convaincus que l'expérience ne se joue pas seulement sur un écran ou dans un parcours client. Elle se joue aussi dans les espaces physiques que nous habitons ensemble, même temporairement.
Choisir où collaborer est une décision de design à part entière. Le lieu n'est pas le décor de la collaboration : il en est une composante majeure. Il active ou inhibe, il fluidifie ou rigidifie, il libère ou contraint.
La prochaine fois que vous organisez un séminaire, un atelier de cocréation ou une session stratégique, posez-vous cette question avant de réserver une salle de réunion : qu'est-ce que ce lieu va faire à nos cerveaux, à nos corps, à nos relations ? La réponse changera peut-être votre choix.